Jurançon : « bi de rey », « rey dous bis »

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Jurançon : « bi de rey », « rey dous bis »

Bonjour à tous, je suis Arnaud, bienvenue sur Pod’Vins. On continue notre exploration des vignobles français. Et aujourd’hui, nous partons dans le Sud-Ouest, au cœur du Béarn, découvrir les vins de Jurançon.

Commençons par une petite devinette. Savez-vous ce qui s’est passé en décembre 1553 au château de Pau ?

Et bien c’est la naissance d’Henri IV. Alors pourquoi je vous parle de ça, c’est parce que la légende veut qu’à sa naissance le grand-père Henri IV, Henri II d’Albret, comme le voulait la tradition du baptême béarnais, lui fît boire quelques gouttes du vin de Jurançon avant de lui frotter les lèvres avec une gousse d’ail. Vrai ou pas vrai, en tous cas, le Jurançon entrait dans l’histoire.

A Jurançon, on se trouve sur les contreforts des Pyrénées, dans ce qu’on appelle le Piémont pyrénéen. C’est une appellation de 1200 hectares qui concerne 25 communes et qui produit exclusivement des vins blancs. Alors quand on dit 1 appellation, ce n’est pas tout à fait vrai car en fait il y a 2 appellations :

  • La première est la plus connue, c’est l’AOC Jurançon qui concerne les vins moelleux. C’est une vieille appellation puisqu’elle fut l’une des premières AOC française en 1936.
  • La 2ème, elle a été créée en 1975, c’est la version Sec, c’est à dire « Jurançon Sec ».

Donc 2 appellations : Jurançon tout court (version moelleux) et Jurançon Sec.

Notez également que depuis 1995, selon certaines conditions, on peut même ajouter la mention « Vendanges Tardives », c’est à dire pour des vins faits à partir de raisins récoltés plus tardivement dans l’arrière-saison et donc plus sucrés et plus concentrés.

Sachez enfin qu’on fait aussi des vins rouges et rosés dans la région à partir de Cabernet Franc, Cabernet Sauvignon et Tannat notamment, qui peuvent sortir en AOC Béarn s’ils respectent le cadre réglementaire de l’appellation ou plus simplement en Vin de France.

Alors, historiquement, les premières traces du vignoble du Jurançon remontent à l’époque romaine.

Au Moyen-Âge, la culture de la vigne se développe comme partout en France.

Entre le 16 siècle et le 19ème siècle, le vignoble du Jurançon va plutôt s’endormir sur fond de crises sociales, agricoles et économiques. Sans parler des maladies qui ravagent les vignes dans la seconde moitié du 19ème, l’oidium, le mildiou et surtout le phylloxéra. On replante ensuite des cépages de médiocre qualité pour faire des vins plus destinés à la messe qu’à la dégustation.

Ce qui fait qu’à l’entrée de la première guerre mondiale, disons que ce vignoble est plutôt mal en point.

Mais dans l’entre-deux-guerres, des vignerons vont renouveler les cépages et les méthodes de vinification les mieux adaptées à ce terroir.

La reconnaissance, elle arrive en 1936 avec la création de l’AOC « Jurançon » (uniquement pour le vin blanc moelleux), puis l’AOC « Jurançon Sec » en 1975.

Depuis les années 80, les domaines historiques de l’appellation et l’arrivée de jeunes vignerons ont permis d’élever Jurançon au tout premier rang des vins français.

Alors parlons du vignoble.

Le Béarn est une région où il fait beau mais où il pleut beaucoup et il va donc falloir des conditions bien particulières, un terroir bien spécifique pour pouvoir produire ces vins extraordinaires que sont les vins de Jurançon.

Ces conditions, comme souvent, ce sont les sols, le climat et les cépages utilisés.

Les sols tout d’abord.

Le vignoble Jurançonnais s’étale sur une quarantaine de kilomètres d’est en ouest, entre Pau et Oloron Ste Marie à une altitude de 300/400m face à la chaîne des Pyrénées.

Les vignes sont exploitées à flanc de côteaux orientés sud-sud-est et à l’abri du vent d’Ouest. Elles sont plantées dans le sens de la pente voire en amphithéâtre si la pente est trop forte ou en terrasse.

Il y a différents types de sols sur l’appellation qui donnent des vins d’une grande complexité. Je vous rassure, on ne va pas entrer dans le détail de la géologie du Jurançonnais mais c’est quand même important de distinguer deux zones :

Dans la partie nord, la roche dominante est le Poudingue. Ce sont des galets et un ciment calcaire, mis en place par la formation des Pyrénées qui se présente sous forme d’une argile caillouteuse. Ce sont des terrains bien drainés qui ne conservent pas l’eau au pied de la vigne et qui donc l’oblige à puiser en profondeur l’eau et les nutriments dont elle a besoin, notamment en été, pendant la phase végétative.

Au sud, le sol est dominé par une roche sédimentaire marine, là aussi déposées lors de la formation des Pyrénées.

Au niveau du climat, nous sommes dans le Sud de la France mais il y a 2 influences importantes : l’océan tout proche d’une part et les Pyrénées d’autre part.

La proximité de l’océan fait que nous sommes dans une zone de climat océanique. Les températures sont douces l’hiver et l’été, chaudes, mais supportables.

L’ensoleillement est bon même si, à cause de l’influence atlantique, il est inférieur, comme les températures d’ailleurs, à ce qu’il peut être un plus à l’Est, comme dans le Roussillon par exemple.

Les précipitations sont conséquentes (1200 mm de pluie/an). Et il pleut toute l’année. D’où l’importance d’avoir des terrains bien exposés, bien drainés et des raisins qui peuvent supporter ces conditions.

En automne, la région profite d’une très belle arrière-saison et également d’un vent du sud, qu’on appelle le Foehn, qui va permettre de sécher et déshydrater les raisins, on dit passeriller, pour les concentrer en sucre. Donc à Jurançon on parle de passerillage sur souches, c’est à dire sur le pied de vigne.

Parce qu’il existe un passerillage hors souches, qu’on ne pratique pas à Jurançon, qui consiste à faire sécher les baies une fois qu’elles ont été récoltées.

Alors juste un mot sur le Foehn parce qu’on le retrouvera dans différents vignobles. C’est un phénomène météorologique bien particulier.

Les masses d’air humides se déchargent de leur eau ici sur le versant espagnol de la montagne, et un vent chaud et sec dévale le versant français, contribuant à faire monter le degré alcoolique du raisin par maturation et concentration.

La montagne influence également le vignoble qui peut faire face à des gelées printanières et pour éviter ça, les vignerons utilisent un palissage des vignes, c’est à dire la façon dont les vignes sont conduites, dont elles sont attachées, en hautain, c’est à dire tout en hauteur. Elles peuvent atteindre 2,50 mètres. Cela permet d’éloigner les feuilles du sol (90 cm au minimum) afin de protéger les jeunes bourgeons du gel et de limiter les maladies.

Autre avantage, ça favorise un ensoleillement optimal des feuilles.

On produit du Jurançon à partir de 6 cépages autoctones, c’est à dire propres à la région : le Gros Manseng et le Petit Manseng, qui sont les cépages principaux et le Courbu / Petit Courbu, le Camaralet et le Lauzet.

Le Petit Manseng et le Gros Manseng (ses baies sont un peu plus grosses que celle du Petit Manseng) doivent représenter au moins 50 % de l’encépagement et sont les seuls autorisés pour bénéficier de la mention Vendanges Tardives.

Ce sont des cépages à peau épaisse. Ce qui fait que sous un climat humide, ils sont résistants à la pourriture, la mauvaise, la pourriture grise mais aussi la noble, c’est à dire le Botrytis. On le répète, à Jurançon on obtient des vins sucrés grâce au séchage des raisins sur souches et non par botrytisation (c’est à dire l’attaque d’un champignon qui s’appelle le botrytis et qui perfore les grains de raisins) comme à Sauternes par exemple.

En général, on utilise le Petit Manseng pour les Moelleux et le Gros Manseng (qui produit moins de sucre) pour les secs. Mais chaque vigneron fait comme il veut.

Le petit Manseng représente environ 1/3 du vignoble.

A Jurançon, les vendanges se font à la main. Pour le jurançon sec, elles peuvent se faire en un passage unique de façon habituelle.
Pour les vins moelleux, c’est plus compliqué. Elles doivent se produire en tris successifs afin de récolter chaque grappe à maturité optimale. Ce qui fait qu’on peut avoir des vendanges qui s’étalent sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, même jusqu’en janvier. Le domaine Cauhapé a par exemple un vin qui s’appelle Folie de Janvier.

Le vin sera sec ou moelleux évidemment en fonction du niveau de sucre des baies, en accord avec le cahier des charges des appellations qui précisent tout cela.

Pour les moelleux, ce sont de petits rendements, vous vous en doutez, ce qui explique aussi le prix des vins. Cela peut aller jusqu’à 1 verre de vin par pied de vigne, seulement quelques bouteilles à l’hectare.

A noter que quand le passerillage est poussé dans le temps, il faut protéger les vignes de filets parce que vu que la nourriture se fait plus rare et que les baies sont bien gouteuses, les oiseaux en raffolent.

La particularité des vins de Jurançon, c’est que ce sont des vins, même les moelleux, qui sont tendus, qui ont une trame acide (grâce aux Mansengs) donc on n’a pas la lourdeur du sucre comme dans certains vins moelleux ou liquoreux. Et ce sont des vins qui vieillissent très très bien.

Et ce sont des vins plaisants, gourmands, ils sont très aromatiques. Les secs ont des arômes d’agrumes, de miel, de fruits exotiques, d’épices, de cire… Les moelleux sont sur l’ananas, les agrumes, les fruits de la passion, les fruits confits,..

Que mange-t-on avec du Jurançon ?

Pour les secs, bien sûr du poisson mais aussi des fromages (un fromage de brebis du pays basque comme l’Ossau-iratypar exemple), en apéro pour lui-même bien sûr.

Pour les vins sucrés, c’est un peu plus compliqué parce qu’au cours d’un repas, un vin sucré c’est toujours difficile à placer.

En début de repas, le problème c’est que ça va vous tapisser la bouche de sucre et anesthésier votre palais. Vous risquez de ne pas déguster les vins suivants correctement.

Le mieux, selon moi, c’est encore en dehors des repas ou en fin de repas avec le dessert, pourquoi pas, sur de l’ananas rôti, un gâteau aux fruits, d’autant que les Jurançon ont cette fraîcheur qui ne les rend pas lourds.

Et l’accord avec le Foie gras vous allez me dire ? C’est possible bien sûr, d’autant qu’on est dans le Sud-Ouest. Le souci, c’est qu’on a pris l’habitude de manger le foie gras en entrée. Donc, comme on l’a dit, ça risque de casser le vin qui va passer derrière.

Alors la solution, c’est de faire comme autrefois, c’est à dire manger le foie gras en entremets, entre la viande et le fromage. Ce qui a du sens d’ailleurs car vous savez que les vins blancs marchent très très bien avec les fromages. Donc vous ouvrez la bouteille après la viande, pas d’incidence sur les vins rouges qui sont déjà bus et vous profitez de votre vin moelleux avec le foie gras, le fromage et le dessert.

Si je vous ai donné envie de boire du Jurançon, sachez que sur les vingt-cinq communes de l’appellation, la production est assurée très largement par des petites exploitations.

Une partie des vignerons s’est regroupée au sein de la cave des producteurs de Jurançon, créée en 1949 (à laquelle les vignerons apportent leurs raisins). C’est environ 750 ha sur les 1200 hectares qui comptent l’appellation.

L’autre partie sont des producteurs indépendants. Eux ont créé la Route des Vins et la Maison des Vins de Jurançon pour ceux qui veulent aller déguster sur place.

Parmi les domaines les plus célèbres, on peut en citer quelques-uns : Domaine Cauhapé (sûrement le plus connu, avec une gamme très large de vin), Domaine Bordenave, domaine Bru-Baché, le domaine de Souch, le Clos Uroulat, Clos Joliette, Domaine Charles Hours. Comme à chaque fois, mille excuses à ceux que je ne cite pas et qui font du très bon vin également.

Pour vous en procurer, en général c’est assez simple, les cavistes vendent souvent du Jurançon, il y internet aussi où on trouve pas mal de choses ou encore les sites internet des domaines. Il y en a à tous les prix, entre 15 et 25 euros pour de bonnes bouteilles et beaucoup plus pour les vins produits à partir de vendanges très tardives avec plusieurs passages comme la Quintescence du Petit Manseng de Cauhapé par exemple (les baies sont ramassées en décembre) qui sort à 100,00 euros.

Enfin, sachez qu’il existe également une confrérie à Jurançon, c’est la Confrérie de la viguerie royale du jurançon qui a donc pour but de faire connaître l’AOC.

Voilà, j’espère que vous en savez plus sur Jurançon. Alors même s’il est vrai que le vin sucré souffre d’un certain désamour depuis plusieurs années, il faut vraiment tenter les vins de Jurançon, d’une part parce qu’il n’y a pas que des vins sucrés, il y a de formidables blancs secs, mais aussi parce que les vins de Jurançon se caractérisent par une très belle fraîcheur et un profil tendu qui ne les rend pas lourds comme certains autres vins sucrés.

Donc, n’hésitez pas à faire la Route des Vins de Jurançon, en plus c’est une superbe région, on y mange très bien également. C’est sûr que vous allez adorer.  Et bien sûr, comme toujours, faîtes tout ça avec modération.

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