L´héritage des moines

L´héritage des moines

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Et aujourd’hui, nous allons mêler vin et histoire afin de comprendre comment les moines, Bénédictins, Cisterciens, Chartreux, Jésuites et bien d’autres, ont façonné les plus beaux vignobles à force de réflexion, d’essais et de travail acharné. Des centaines de vignobles réputés à travers toutes les régions de France et d’Europe.

Le vin, bien sûr, n’est pas né dans les monastères.

Des milliers d’années avant le christianisme, les peuples du Caucase et de Mésopotamie fermentaient déjà le raisin.

Mais l’histoire qui nous intéresse aujourd’hui commence véritablement avec la période gallo-romaine. La France voit apparaître les premières formes d’une viticulture structurée, en héritant de l’expérience millénaire de la viticulture greco-romaine. On sait tailler, greffer, on connaît de nombreuses techniques viticoles et on comprend également l’importance du relief, du climat et de l’exposition dans la culture de la vigne. La sélection des sols n’est pas non plus inconnue aux romains. Bref, apparaît avant l’heure la notion de terroir.

A partir du 4ème siècle, le christianisme se répand grâce à l’empereur Constantin notamment et renforce l’importance de la vigne et du vin.

Mais lorsque l’Empire romain s’effondre au Ve siècle, ce monde organisé disparaît brutalement. Les invasions barbares venus du nord puis celles des arabes en Espagne et dans la France du sud affaiblissent la production du vin, qui ne représente pas un produit de première nécessité.

Cependant, la vigne survit grâce à l’Église. En effet, durant cette période agitée, seuls les évêchés conservent une relative stabilité et un reste d’autorité. Les évêques deviennent les premiers personnages de la cité et il est important pour eux de garder de petites vignes autour de leurs villes, que ce soit pour des motifs religieux ou par souci de conserver un patrimoine viticole auquel s’attache un certain prestige. En effet, c’est dans leur palais épiscopal que s’arrêtent les grands personnages de passage. Leur offrir le meilleur vin permet de satisfaire aux besoins de l’hospitalité mais obéit aussi à un calcul plus intéressé. Celui de vendre du vin à des clients prestigieux d’une part, mais aussi d’obtenir, en échange de l’accueil qui leur ai fait, des donations bien sûr.

Et c’est là que les moines entrent dans l’histoire.

Au Vème siècle, Benoît de Nursie joue un rôle important dans l’histoire du vin en Europe, même si son influence est surtout indirecte. Il fonde l’ordre bénédictin et rédige la célèbre « Règle de saint Benoît », un ensemble de principes destinés à organiser la vie des moines dans les monastères.

Dans cette règle, le vin occupe une place particulière. Benoît considère qu’il peut être consommé avec modération par les moines. Il écrit qu’un excès de vin est dangereux, mais admet qu’il est difficile pour les religieux de s’en priver totalement. Il recommande donc une consommation raisonnable (1/3 de litre par jour environ) afin d’éviter les abus tout en maintenant la santé et la convivialité au sein de la communauté.

Entre le VIe et le VIIIe siècle, l’Europe occidentale peine à retrouver une véritable stabilité économique. Les invasions répétées, les conflits entre royaumes et l’insécurité dans les campagnes freinent le développement du commerce et de l’agriculture. Malgré ce contexte difficile, le modèle monastique inspiré par Benoît de Nursie connaît un essor considérable. Les monastères bénédictins se multiplient à travers l’Europe et deviennent progressivement des centres essentiels de la vie religieuse, culturelle et économique, mais surtout des centres agricoles majeurs.

Ainsi, au fil du temps, ces établissements ne se limitent plus à la prière. Ils jouent un rôle central dans la société médiévale : les moines offrent l’hospitalité aux voyageurs, soignent les malades dans leurs hospices, enseignent dans leurs écoles et organisent les grands moments de la vie chrétienne comme les baptêmes, les mariages ou les enterrements. Autour des abbayes se développent souvent des villages entiers, attirés par la sécurité et l’activité économique qu’elles apportent.

Les monastères et abbayes (les abbayes sont des monastères plus puissants, avec un statut supérieur en quelques sortes) deviennent également d’importants propriétaires fonciers. Grâce aux dons des seigneurs et des fidèles, ils acquièrent de nombreuses terres agricoles et de vastes vignobles. En effet, quoi de mieux que de racheter ses péchés et s’assurer une place au paradis en faisant un don à l’Eglise.
La vigne occupe alors une place essentielle dans la vie religieuse. Aucun monastère ne peut se concevoir sans vignes pour produire son propre vin. À cette époque, la communion est célébrée sous les deux espèces, le pain et le vin, et les fidèles reçoivent fréquemment une distribution de vin lors des offices dominicaux et des fêtes religieuses. Sans compter la propre consommation des moines et petit à petit le commerce. Cette forte demande pousse les communautés monastiques à développer la production viticole.

Et les monastères deviennent des entreprises. Ils exportent du vin jusqu’en Angleterre et en Europe du Nord, et il devient leur principale source de revenus.

Grâce à leur travail méthodique, les moines bénédictins contribuent à améliorer les techniques de culture de la vigne, de conservation du vin et d’aménagement des terroirs. Leur travail patient permet de préserver de nombreux vignobles hérités de l’Antiquité et de transmettre un véritable savoir-faire viticole. Certaines grandes régions viticoles françaises, comme la Bourgogne ou la Champagne, doivent en partie leur développement aux communautés monastiques.

Avec l’enrichissement progressif des abbayes, la règle de saint Benoît évolue dans son application. À l’origine, les moines devaient partager leur temps entre la prière et le travail manuel. Mais dans les monastères les plus prospères, l’exploitation des terres est de plus en plus confiée à des paysans, des serviteurs ou des frères convers. Les moines peuvent alors se consacrer davantage à la prière, à la copie des manuscrits et à la vie intellectuelle. Cette évolution montre comment les idéaux monastiques ont dû s’adapter aux réalités économiques et sociales du Moyen Âge.

Toujours est-il qu’au 11ème siècle, les moines sont devenus les principaux producteurs de vins. Ils possédent de vastes vignobles et jouissent d’une main d’œuvre importante ainsi que de celliers, de caves et de pressoirs. A l’image de l’Abbaye de Cluny, fondée en 980, qui est alors la plus vaste Abbaye d’Europe, au faîte de sa puissance et de son rayonnement spirituel, mais de plus en plus éloignée de l’idéal monastique de St Benoît.

La Règle stricte de Saint Benoit étant de plus en plus transgressée, l’abbé Robert de Molesme, Molesme c’est près d’Auxerre, decide, de revenir aux sources du christianisme et de créer un “Nouveau Monastère” avec quelques disciples afin de mener une vie de pénitence et de dénuement, à l’écart du monde.

En 1098, dans une grande forêt bourguignonne, le Vicomte de Beaune leur cède, pour les encourager dans leur démarche, un domaine qui s’appelle Cistercium, vous l’avez compris qui deviendra l’Abbaye Notre Dame de Citeaux.

Et tout cela sous la protection du duc de Bourgogne, Eudes Ier, qui donne au nouveau monastère la vigne qu’il possédait près du château de Meursault. C’est le début de l’extraordinaire aventure cistercienne. Travail et prière sont les bases de leur vie épuisante et austère. Travaillant sans relâche, leurs compétences en matière viticole deviennent rapidement considérables. Et c’est ainsi qu’ils révolutionnent la viticulture, par un travail extrêmement rigoureux, l’étude minutieuse des terroirs, sans forcément goûter la terre comme on peut lire dans certains écrits, l’amélioration des techniques de vinifications, ou encore l’organisation rationnelle des parcelles.

Au moment de la création de Citeaux, toutes les régions françaises ont des vignes. Le Moyen Âge connaît une periode d’essor et de prospérité économique qui profite à la production de vin.

Il est essentiel de rappeler que les moines n’ont ni inventé la vigne ni créé les vignobles européens à partir de rien. Bien avant eux, les Grecs puis surtout les Romains avaient déjà développé une viticulture avancée et largement diffusée à travers l’Europe.

Cependant, le rôle des ordres monastiques devient déterminant après la chute de l’Empire romain. Les bénédictins, les clunisiens et les cisterciens assurent alors la préservation de la culture de la vigne, structurent durablement les vignobles européens et participent à l’amélioration constante des pratiques viticoles. Leur influence est également fondamentale dans la hiérarchisation des crus et l’émergence des futurs grands crus.

Au fil des siècles, ces communautés acquièrent une maîtrise remarquable dans de nombreux domaines : gestion des terres, commerce du vin, organisation des exploitations et perfectionnement des techniques de culture et de vinification. Leur savoir-faire devient si reconnu qu’il est recherché bien au-delà des monastères et des abbayes.

Les moines cherchent à produire les meilleurs vins possibles, à la fois par exigence spirituelle — le travail bien fait faisant partie de l’idéal monastique — mais aussi pour des raisons économiques. Les revenus générés par le vin leur permettent d’acheter de nouvelles parcelles, d’échanger certaines terres afin de constituer des domaines plus cohérents et plus faciles à exploiter, et de bâtir de vastes ensembles viticoles. Ils se révèlent ainsi d’extraordinaires aménageurs et bâtisseurs, comme en témoigne le célèbre Clos de Vougeot.

Sans l’action des bénédictins, des clunisiens et des cisterciens, des régions telles que la Bourgogne, la Champagne ou certaines parties de la vallée du Rhône n’auraient probablement jamais acquis le prestige et la renommée mondiale qu’elles connaissent aujourd’hui.

Malheureusement à partir du 14ème siècle, la Guerre, notamment celle de cent ans, les épidemies, les crises économiques affaiblissent les monastères auxquels les aristocrates et les parlementaires rachètent des terres et des vignes. Et la Révolution porte finalement le coup de grâce. Les ordres monastiques sont supprimés et leurs biens passent sous contrôle de l’Etat puis vendus. Le vignoble se morcelle et surtout les nouveaux propriétaires n’ont guère les moyens de produire des vins de qualité. Les moines avaient la capacité de mobiliser à la fois des gens intelligents et des capitaux, mais également de travailler sur le long terme.

Au début du 19ème siècle, il n’y a plus en France un seul vignoble monacal. Cependant, les bases de notre viticulture moderne sont posées et rien ne la remettra en question au cours siècles suivants, preuve qu’ils ont mis au point un savoir-faire universel et durable.

Il ne fait aucun doute que la viticulture s’est beaucoup développée en Europe grâce à la religion catholique. Ce sont les moines qui ont participé à l’expansion de la culture de la vigne et c’est de leur formidable héritage que profitent tous les viticulteurs d’aujourd’hui.

On peut dire que si les Bénédictins ont sauvé la viticulture dans la France du moyen âge, les cisterciens l’ont modernisé et perfectionné. Leur apport à la viticulture moderne est sans égal à travers les siècles.

Mais il faudrait mentionner également les Chartreux, les Templiers, ou encore les Jésuites et les Franciscains qui développèrent la viticulture dans les Amériques.

Aujourd’hui, il existe des communautés religueuses qui produisent du vin et des vins d’abbaye mais leur rôle économique est désormais limité. Quant aux parcelles prestigieuses, que nous devons en partie à ces moines courageux, elles produisent des vins de légende que tout amateur rêve de pouvoir un jour déguster, avec modération bien sûr.

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